Permettre l’autonomisation des jeunes d’aujourd’hui pour créer le monde que nous voulons demain : entretien avec Carlos Alvarado Quesada, président du Costa Rica
Permettre l’autonomisation des jeunes d’aujourd’hui pour créer le monde que nous voulons demain : entretien avec Carlos Alvarado Quesada, président du Costa Rica

Permettre l’autonomisation des jeunes d’aujourd’hui pour créer le monde que nous voulons demain : entretien avec Carlos Alvarado Quesada, président du Costa Rica

Jeune leader Women Deliver et responsable nationale des opérations chez Raleigh International Népal, une organisation internationale de développement durable, Jyotir Nisha et le 48e président du Costa Rica, S.E. Carlos Alvarado Quesada, discutent des liens entre le changement climatique et l’égalité des genres, et soulignent la nécessité de placer les jeunes, et particulièrement les filles et les femmes, au centre des prises de décision, afin de favoriser le progrès pour tout le monde.

La résolution des plus grands défis mondiaux – dont le changement climatique – passera par la rencontre des leaders du monde et des jeunes pour trouver, ensemble, des solutions pérennes. Dans cet entretien, la jeune leader Women Deliver Jyotir Nisha et S.E. Carlos Alvarado Quesada, président du Costa Rica, discutent de ce que signifie la mobilisation de tout le monde, partout, pour supprimer les inégalités de genre et remporter la course contre le changement climatique.

Jyotir Nisha :  Les leaders du monde ont reconnu, à l’occasion de la 25e Conférence des parties (COP25) de la Convention-Cadre des Nations Unies sur les changements climatiques à Madrid en décembre dernier, le besoin urgent d’élaborer des politiques de lutte contre le changement climatique, en vue de créer un avenir meilleur pour la jeunesse d’aujourd’hui. Quelle serait la mesure que vous encourageriez les leaders à prendre pour, qu’une fois pour toutes, on ne fasse pas comme d’habitude ?

S.E. président Carlos Alvarado Quesada : Les politiques publiques sont la colonne vertébrale des transformations profondes dans nos sociétés. Le Costa Rica a des antécédents de mesures non conventionnelles, qui se sont révélées essentielles à l’amélioration de notre bien-être. Dès 1948, nous avons aboli l’armée afin d’investir dans la santé et l’éducation. Soixante-dix ans plus tard, nous avons lancé le plan national de décarbonisation : un instrument de planification à long terme de notre transition vers une économie moderne, verte, résiliente et inclusive grâce à laquelle le développement du Costa Rica ne dépendra plus des combustibles fossiles. J’encourage les leaders à changer de point de vue et à sortir de leur zone de confort en prenant des décisions innovantes et non conventionnelles, pour s’attaquer à des défis tels que le changement climatique, la perte de la biodiversité, la quatrième révolution industrielle et les inégalités. Lorsqu’ils sont ignorés, tous ces facteurs, interconnectés, contribuent au ralentissement du développement, alors qu’ils ont également le potentiel d’accélérer le progrès et le bien-être de tout le monde, lorsque l’on s’y attèle.

Et c’est, bien sûr, une tâche que les jeunes leaders sont en mesure de remplir, en apportant les réponses opportunes nécessaires.

Jyotir Nisha : Dans le cadre de mon travail dans le secteur à but non lucratif dans le domaine de l’environnement, j’ai formé des filles et des femmes à des stratégies de surcyclage de déchets plastique par la production d’objets à revendre. Cela les a aidées à contribuer au revenu de leur foyer, et à se sentir plus autonomisées au sein de leur communauté. Comment les gouvernements et le secteur privé peuvent-ils mettre les forums internationaux à profit pour entraîner davantage d’investissements en faveur des filles et des femmes, et des jeunes en général, afin que leurs solutions au changement climatique soient mises à l’échelle ?

S.E. président Carlos Alvarado Quesada : Dans le monde entier, les femmes, et particulièrement les jeunes femmes, ont démontré qu’elles sont à l’avant-garde de l’atténuation de, et l’adaptation au changement climatique : elles mettent sur pied des banques de semences coopératives et des réseaux d’alerte précoce, sont ingénieures solaires ou politiciennes qui ouvrent la voie vers des mesures pérennes. Elles sont en première ligne de la conservation des forêts, de l’utilisation raisonnée des ressources, ainsi que de l’amélioration des communautés, de la restauration des paysages et des écosystèmes forestiers. Ce rôle essentiel est cependant souvent sous-estimé, non reconnu et non rémunéré.

Les filles et les femmes ayant accès à la technologie ont déjà commencé à élaborer des outils innovants de réduction des émissions en ciblant les pratiques de consommation et de production durables, dont le gaspillage alimentaire, la gestion communautaire des déchets, l’efficacité énergétique et la mode éco-responsable.

Il est possible d’agir face au changement climatique, mais il faut une approche de l’ensemble de la société pour la collaboration et la coopération à une échelle plus grande et améliorée. Il faut que nous repensions la manière dont les investissements opèrent à l’heure actuelle si l’on veut que les flux financiers atteignent les communautés, et notamment les femmes et les jeunes, qu’ils constituent une source stable de financement pour les activités et services qui participent de la résolution des défis sociaux et environnementaux, et promeuvent les partenariats entre les sources traditionnelles de la finance, telles que la coopération internationale et les banques de développement par exemple, et de nouveaux partenaires – les organisations de philanthropie, les fonds spéculatifs ou les fonds de pension – qui s’intéressent de plus en plus à l’investissement dans des projets de développement durable. Et qui mieux que les jeunes peuvent donner l’impulsion que tout cela requiert ?

Jyotir Nisha : En tant que passionnée par l’engagement des jeunes dans les efforts de préservation de l’environnement et ayant fait partie d’une équipe qui a mobilisé plus de 40 000 personnes à l’occasion d’une journée annuelle de nettoyage à l’échelle nationale dans mon pays natal, le Népal, j’ai été satisfaite de constater la mobilisation massive de jeunes lors du premier Sommet sur le climat en septembre 2019, à la fois dans les rues et dans les couloirs du pouvoir. En s’appuyant sur cette dynamique, sur quel point suggèreriez-vous aux jeunes de tenir les décideurs et décideuses tel·le·s que vous-mêmes pour responsables (de l’Accord de Paris, des ODD, et des autres politiques) ?

S.E. président Carlos Alvarado Quesada : Au cours des derniers mois, nous avons été témoins de l’irruption de mobilisations massives dans différentes parties du monde, menées principalement par des jeunes.. Cela pourrait sembler surprenant, pour une génération que l’on a souvent accusée de passivité, d’indifférence et d’individualisme. Ces mobilisations démontrent, néanmoins, que cela est loin d’être vrai et que les jeunes sont, non seulement au courant des défis pour leur génération et les prochaines, mais qu’ils et elles réclament également davantage de réponses, et plus satisfaisantes, de la part de leurs dirigeants et dirigeantes et des institutions. Je suis convaincu que, tant que ces demandes s’expriment par des biais démocratiques et pacifiques, il est extrêmement important que nous, décideurs et décideuses, soyons tenu·e·s de respecter des standards et un certain niveau de responsabilité, nous qui sommes également, soit dit en passant, souvent de plus en plus jeunes.

Nous devons leur rendre des comptes sur ce que nous faisons et les décisions que nous choisissons de prendre ou non. Il est donc important de respecter le droit de la jeunesse à s’exprimer et à réclamer des mesures concrètes et réelles. Nous devons cependant également avoir la sagesse de prêter attention à ces demandes, de prendre en compte leurs opinions et propositions pour parvenir à des accords qui soient légitimés par la recherche de consensus.

Jyotir Nisha : Un élément essentiel de la campagne Deliver for Good est le travail intersectoriel, transversal et intergénérationnel. Nous avons appris, à la COP25 et à la dernière réunion annuelle du Forum économique à Davos qu’alors que les entreprises prospèrent, le changement climatique continue à menacer les progrès réalisés en faveur de l’égalité des genres, et ce au niveau de toutes les mesures du développement. Quelle serait la recommandation que vous feriez aux autres leaders du monde, en vue de garantir que les filles et les femmes – qui, non seulement sont les plus impactées par le changement climatique, mais sont également les principales leaders des réponses apportées – demeurent au centre de nos efforts collectifs mondiaux ?

S.E. président Carlos Alvarado Quesada : Ce que l’on supposait précédemment être le changement climatique est devenu un risque pour maintenant être une catastrophe climatique, tel que le Secrétaire général des Nations Unies l’a récemment affirmé. Cette catastrophe exige que les responsables des politiques et les praticiens et praticiennes renouvellent leurs engagements en faveur du développement durable – au centre duquel figurent, et doivent demeurer, la promotion de l’égalité des genres et de l’autonomisation des femmes, et la réalisation des droits des femmes comme condition préalable au développement durable.

Le Costa Rica s’est distingué internationalement dans deux grands domaines : le respect des droits humains et la protection de l’environnement. Le gouvernement actuel a poussé ces objectifs un pas plus loin, en prêtant une attention toute particulière aux droits de femmes, à l’inclusion et à la diversité et en les inscrivant au cœur de nos principes et dans nos pratiques quotidiennes.

Dans le cadre de ses engagements nationaux à la mise en application des Accords de Paris, le Costa Rica vient de finaliser l’élaboration d’un Plan d’action pour genre dont l’objectif ultime est de veiller à ce qu’il y ait suffisamment de ressources, de soutien et de suivi pour l’autonomisation des femmes et la mise en œuvre d’activités participatives ayant des impacts positifs sur l’atténuation de, et l’adaptation au changement climatique. Nous comptons renforcer l’intégration des femmes dans les processus de production pour garantir qu’elles atteignent l’autonomisation économique, par des politiques spécifiques en lien avec notre stratégie de développement à long terme – le plan de décarbonisation – qui entraîneront les transformations dont notre société a besoin.

Jyotir Nisha : Je fais partie d’un réseau mondial engagé et passionné de 700 Jeunes leaders Women Deliver, actuel·le·s et passé·e·s, qui travaillons sur l’égalité des genres et promouvons à un niveau plus large l’engagement significatif des jeunes dans les programmes et politiques qui concernent nos vies. Je suis également la seule de l’équipe principale de direction d’une ONG népalaise à avoir moins de 30 ans et à être impliquée dans la planification stratégique et les prises de décision. Je crois fermement que les jeunes doivent occuper des fonctions de pouvoir pour que les choses changent. Comment pouvons-nous nous assurer que les jeunes qui vont hériter des défis environnementaux de la décennie à venir soient entendu·e·s, à l’avenir, par les leaders de ce monde ? Que peuvent faire les leaders et gouvernements du monde entier pour veiller à ce que les jeunes soient présents et présentes aux tables des négociations ?

S.E. président Carlos Alvarado Quesada : Bien que je considère faire partie de jeunes (j’ai fêté mes 40 ans la semaine dernière), je pense que les jeunes dans toute leur diversité doivent de plus en plus prendre part aux prises de décision et, dans les faits, c’est ce qu’il va se passer. Mais ce qui est encore plus important, c’est qu’une fois à ces fonctions, ils et elles continuent à réfléchir de manière non conventionnelle et hors du cadre habituel. Les défis auxquels nous sommes confronté·e·s aujourd’hui sont inédits, précisément parce que les générations précédentes n’ont pas eu à faire face à des situations telles que la perte de la biodiversité, le réchauffement climatique et l’apparition de l’intelligence artificielle et des technologies. Nous avons donc besoin de nouvelles réponses et solutions de la part de gens du vingt-et-unième siècle, qui devraient être, et qui seront mises en avant par les jeunes. Mon conseil aux leaders du monde entier est d’avoir l’humilité d’écouter les gens et de permettre une prise de décision plus inclusive et participative. Et j’encourage les jeunes à s’approprier leur avenir et à agir en ce sens, avec vision, courage et détermination.